À la Bajatière, les filles enfilent les crampons
by Benoit Pavan
SOCIÉTÉ - Dans un quartier populaire de Grenoble, des adolescentes ont constitué une équipe de foot et commencent à gagner le respect des garçons.
Grenoble, correspondant.
Depuis qu’elles ont décidé de chausser les crampons et de jouer de leur jeu de jambes sur les terrains de foot, quelque chose a changé. Certains garçons qui les toisaient au quotidien sur le chemin du lycée ont enfin cessé de les affubler de petits surnoms agaçants et de les taquiner sur la hauteur de leurs talons. « On voulait qu’ils nous regardent différemment, souligne Delphine, tout en réajustant le serre-tête qui maintient sa longue chevelure brune. Depuis que l’équipe existe, on sent davantage de respect à notre égard. »
Voici quatre mois qu’avec une quinzaine d’adolescentes issues des cités sensibles de Grenoble, cette lycéenne de 14 ans revêt chaque week-end les couleurs de l’AS Bajatière, l’une des équipes de foot des quartiers du sud de la ville. Sous leur impulsion, les dirigeants de ce club géré par l’association Secteur jeunes, une MJC créée en 1971, ont lancé ce groupe de copines en septembre dans le grand bain d’un championnat de district. Quelques mois seulement après leurs tout premiers entraînements, effectués à l’abri des regards d’une ville qui ne comptait jusqu’à la rentrée qu’une seule section féminine, celle du Grenoble Foot 38, son club phare.
Ce n’est toutefois pas la première fois que l’AS Bajatière permet à ces dames de venir fouler les pelouses balle au pied. En 1988, une poignée de jeunes femmes du quartier avaient toqué à la porte du Secteur jeunes. Une équipe avait vu le jour mais l’aventure, faute d’effectif, s’était achevée au terme de la première saison. « J’accompagnais déjà les mamans de certaines des jeunes filles de la section féminine sur les terrains de foot du coin », se souvient Marc Mallet, le président du club.
Agées de 13 à 17 ans, la plupart d’entre-elles ont grandi au pied des immeubles de la Bajatière, de Léon-Jouhaux, de la Villeneuve ou du Village olympique, ces zones populaires grenobloises où vivent bon nombre de familles modestes. Quelques-unes font face à une scolarité agitée. Mais toutes affichent, derrière un sourire espiègle, un désir farouche de jouer au football, « entre copines », comme elles disent. Le foot, une activité ô combien populaire auprès des garçons qu’elles côtoient. Détail qui éclaire le choix tout sauf anodin de ces adolescentes caressant l’espoir de se démarquer définitivement des clichés dont elles sont encore victimes dans les cités.
« Dans les cités, tout se joue sur le langage, et pratiquer le football en est un » - Marc Mallet, président de l’AS Bajatière.
« Pour s’affirmer, elles sont contraintes d’avoir du répondant. Dans les cités, tout se joue sur le langage, et pratiquer le football en est un », analyse Marc Mallet. « Jouer au foot, c’est une manière de prouver qu’on est capables de faire aussi bien que les garçons », insiste Dounia, 17 ans, la gardienne de l’équipe. Éducateur au Secteur jeunes de la Bajatière depuis vingt ans, Nabil Bouguerra, leur entraîneur, a vu croître dans les yeux des filles cette volonté de s’affirmer à l’écart du modèle parental. « À l’époque, le rôle des jeunes filles n’était pas de participer aux activités sportives mais de contribuer aux tâches ménagères ou d’aller chercher le petit frère et l’aider à faire ses devoirs, explique l’unique animateur salarié du Secteur jeunes. Aujourd’hui, c’est une autre génération. Elles ne sont plus des filles d’immigrés et revendiquent une culture différente de celle de leurs parents. »
Au fil des années, cet éducateur a fait du football un tremplin d’intégration sociale à destination des enfants des quartiers qu’il encadre. Du vestiaire et des terrains, il a banni les injures, employées parfois tels des tics de langage par ses petites protégées, et tente d’implanter le respect de l’adversaire. Pour « privilégier la scolarité des filles », il n’a programmé qu’un entraînement hebdomadaire, malgré leur assiduité. « Nous utilisons le foot comme support pédagogique. L’objectif est aussi de travailler avec les filles autour de la prise de dialogue, du comportement et de la responsabilisation. En côtoyant un autre public, elles se décloisonnent de leur environnement. Le foot n’est qu’un prétexte pour les conduire vers d’autres horizons. »
Même si elle n’a remporté que deux matches de championnat, l’équipe de Nabil Bouguerra suscite un engouement inattendu à la Bajatière. Les rencontres disputées à domicile sont suivies avec intérêt par les jeunes du quartier, certains garçons n’hésitant désormais plus à les encourager et à leur prodiguer des conseils. « Ce sont les premiers à nous motiver. On commence à être reconnues », s’amuse Hana, 15 ans, qui joue au poste de défenseur. Pour Sonia, 13 ans, la benjamine, la vie au sein de l’équipe a commencé à agir tel un détonateur. Depuis qu’elle sait que le moindre écart de comportement en classe peut la priver de match avec le reste du groupe, l’adolescente a décidé de rectifier le tir lorsqu’elle franchit les grilles de son collège : « Ça m’aide beaucoup. J’ai décidé de bosser. »
Benoit Pavan
(Photo : Sylvain Frappat).
Légende photo : Les joueuses de l’AS Bajatière se préparent à affronter l’équipe de Seyssinet, samedi 17 décembre.
Publié dans le cahier Sport&forme de l’édition du 31 décembre 2011 / 1er et 2 janvier 2012 du quotidien Le Monde.
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